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Depuis longtemps, les scientifiques pensent que le cerveau opère une nette distinction entre les entrées visuelles qui proviennent des yeux ouverts et les images mentales qui surgissent lorsque les yeux sont fermés, par exemple lors d’un rêve. Mais une étude portant sur l’impact de la molécule N,N, Dimethyltryptamine, mieux connue sous le nom de DMT, sur l’imagerie mentale, chamboule cette théorie communément admise, tout en mettant en lumière la manière dont le cerveau génère de nouvelles perceptions.

Des scientifiques de l’Université de Toulouse, en collaboration avec le Centre de Recherche Psychédélique de l’Imperial College de Londres, ont utilisé les signaux d’électroencéphalographie (EEG) pour analyser les effets de la DMT sur le cerveau, en se concentrant sur la capacité de la molécule à influencer la direction dans laquelle les ondes de l’activité cérébrale se déplacent. L’étude, qui doit encore être examinée par des pairs, a révélé que les visions produites par la DMT donnent lieu à des modèles d’activité cérébrale similaires à ceux générés par la stimulation visuelle.

Les résultats ont surpris l’auteur principal de l’étude, la neuroscientifique spécialisée dans le domaine cognitif Andrea Alamia. “Lorsque les participants ont reçu de la DMT”, a-t-elle expliqué, “en dépit du fait qu’ils avaient les yeux fermés, les ondes de l’activité cérébrale se sont déplacées comme si les sujets traitaient réellement des informations visuelles, c’est-à-dire de l’arrière vers l’avant du cerveau. En d’autres termes, la dynamique de leur cerveau était la même que pendant la stimulation visuelle, mais les participants avaient en fait les yeux fermés”.

En outre, l’étude a montré que les ondes ascendantes et progressives associées à la stimulation visuelle étaient en corrélation avec l’intensité accrue de l’expérience de la DMT. Cette activation des zones sensorielles du cerveau pourrait expliquer pourquoi d’innombrables rapports d’expériences avec la DMT, tels que ceux relatés dans l’ouvrage DMT : La Molécule de l’Esprit de Rick Strassman, affirment que l’expérience de la DMT est “si réelle qu’elle ne se dissipe pas avec le temps comme le font d’autres choses”.

Dans des états de veille normaux, l’activité des ondes cérébrales circule à la fois dans les directions ascendante et descendante. Comme le cerveau fonctionne de manière efficace, il économise de l’énergie en formant des modèles prédictifs du monde en grande partie déterminés par l’activité des ondes cérébrales du haut vers le bas. Le cerveau est “un système hiérarchique”, a commenté Alamia, “dans lequel l’activité des régions supérieures encode notre modèle du monde (notre conception antérieure), et l’activité des régions inférieures du cerveau représente les perceptions sensorielles”.

Notre façon de penser est façonnée par les ondes cérébrales qui descendent des zones du cerveau les plus avancées sur le plan de l’évolution, comme le lobe frontal, vers les zones sensorielles plus anciennes du cerveau, et qui, ce faisant, façonnent nos perceptions pour qu’elles correspondent à des idées préconçues. Nos modèles prédictifs interagissent avec de nouvelles informations sensorielles qui partent des parties les plus anciennes du cerveau dans une direction ascendante, ce qui permet de perturber et d’actualiser nos façons habituelles de voir.

Il arrive toutefois que nos croyances et modèles antérieurs du monde deviennent trop actifs et commencent à dominer notre expérience, ce qui rend difficile la mise à jour à partir d’informations nouvelles. Chris Timmermann, neuroscientifique, assistant de recherche au Centre de Recherche Psychélélique de l’Imperial College de Londres, et co-auteur de cette étude, souligne que le cerveau des personnes dépressives et anxieuses peut être considéré comme “un système très cristallisé et rigide, dont le traitement descendant trop poussé résiste à la perturbation par les processus ascendants”. Néanmoins, dans le cas de cette recherche particulière, il apparaît clairement que la DMT génère massivement une mise à jour de ce modèle à partir de l’expérience directe. Les chercheurs suggèrent que la DMT puisse produire cet effet en créant des expériences visionnaires qui imitent la vision avec les yeux ouverts.

L’ensemble des données de cette analyse proviennent d’une étude pilote précédente, portant sur un total de 13 participants auxquels avait été administrée une perfusion intraveineuse de DMT à des doses variables allant de 7 à 20 mg, dans le cadre d’un protocole contrôlé par placebo. Pendant toute la durée de l’expérience, les participants ont été invités à garder les yeux fermés, en restant au repos pour s’assurer que la stimulation de l’entrée visuelle était générée en interne.

Dans leurs travaux précédents, les chercheurs ont exploré les similitudes neurologiques entre l’expérience de la DMT et l’état de rêve. Sous l’influence de la DMT, les chercheurs ont identifié une réduction des ondes cérébrales alpha et bêta, et une augmentation des ondes cérébrales thêta et delta qui sont prédominantes dans le rêve et dans le début de la phase de sommeil. Selon Timmermann, “il y a de bonnes raisons de penser que la DMT est similaire à l’état de rêve. Les deux états présentent la même activité des ondes cérébrales et sont marqués de manière empirique et phénoménologique par des présences qui ne coïncident pas avec la réalité éveillée”. Ces parallèles existants entre l’état provoqué par la DMT et l’état de rêve conduisent les chercheurs à spéculer que l’activité des ondes cérébrales ascendantes pourrait également augmenter dans les états de rêve.

Les recherches futures pourraient appliquer cette idée aux expériences visionnaires survenant naturellement, telles que le rêve et les états hallucinatoires expérimentés par les schizophrènes. Comme les auteurs du rapport le suggèrent, “Si des mécanismes cohérents étaient également trouvés pour expliquer les expériences hallucinatoires dans d’autres modalités sensorielles – comme la perception auditive, un principe élémentaire à la base des hallucinations sensorielles pourrait être établi”. Cette découverte pourrait avoir de grandes implications pour la compréhension des fondements biologiques des états mystiques, laissant à penser que l’activité cérébrale ascendante serait prédominante au cours de ces expériences.

Concernant la valeur pratique et thérapeutique de ces résultats, les auteurs soulignent que les changements positifs persistants qui proviennent des psychédéliques résident dans leur capacité à changer la perception. La compréhension de certains des mécanismes qui sous-tendent l’expérience visionnaire pourrait conduire à de nombreuses approches thérapeutiques innovantes.

David Luke, maître de conférences en psychologie à l’université de Greenwich et co-éditeur de DMT Dialogues : Encounters with the Spirit Molecule, salue l’approche de l’équipe de l’ICL dans la recherche sur la DMT. “En termes de compréhension de la neuroscience de la conscience et de l’expérience psychédélique, je pense que les recherches de l’Imperial College ouvrent de nombreuses pistes”.

Luke met cependant en garde contre la faiblesse des modèles scientifiques pour percer les secrets de la conscience. “La difficulté avec la plupart des approches neuroscientifiques,” précise-t-il, “est qu’elles ont tendance à être quelque peu réductionnistes. Malgré cela, Imperial fait toujours du bon travail en utilisant la “neurophénoménologie” pour essayer de marier les nuances de l’expérience subjective avec les données neurologiques”. L’étude a été financée par la bourse de doctorat de Timmermann accordée par la Comisión Nacional de Investigación Científica y Tecnológica de Chile (CONICYT) du gouvernement chilien,

 

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Article original : Jasmine Virdi /lucid.news

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