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Le monde est complètement remplacé, instantanément, à 100%. Il n’y a plus rien. Et dans ce qui est mis à sa place, pas un iota de ce qui est mis à sa place n’est originaire de notre monde. C’est un changement de réalité à 100%. – Terence McKenna

Quand j’étais enfant, mes parents gardaient dans la cuisine un petit téléviseur noir et blanc des années 1970, vraisemblablement retiré du salon après que nous soyons passés au technicolor. Contrairement aux boutons brillants de notre petit téléviseur couleur des années 1980, ce téléviseur d’époque utilisait un cadran circulaire pour passer d’une chaîne à l’autre. Enfant curieux, en jouant avec ce cadran, j’ai découvert les différentes phases du changement de chaîne : les images en noir et blanc se déformaient d’abord lorsque le cadran tournait puis les interférences s’accumulaient. Ensuite, l’image se décomposait complètement en un bruit pur sans structure discernable. Cependant, la rotation continue du cadran finissait par révéler une chaîne entièrement nouvelle qui apparaissait progressivement : l’ordre faisait place au désordre qui faisait ensuite place à un nouvel ordre. Quelques décennies avant la construction de notre petit téléviseur, le docteur Stephen Szara, médecin hongrois, avait également découvert un “interrupteur” qui semblait fonctionner de la même manière. En expérimentant lui-même avec la molécule psychédélique naturelle nouvellement identifiée, la DMT, Szara découvrit un interrupteur pour zapper dans la réalité elle-même.

En parlant de la DMT – N,N-diméthyltryptamine – comme capable de “changer la réalité à 100%”, Terence McKenna avait parfaitement capturé la sensation d’être catapulté dans les royaumes bizarres auxquels cette substance psychédélique des plus mystérieuses donne accès : après deux ou trois bouffées de sa curieuse vapeur au goût si particulier, le vieux monde familier commence à se déformer et à se décomposer, des formes géométriques complexes recouvrent d’abord le monde puis le remplace entièrement. Le voyageur est alors propulsé à travers un florilège d’images sauvages et chaotiques avant de finalement, en supposant que le dosage soit suffisant, faire irruption à travers un voile dans un monde entièrement nouveau, étonnamment étrange : l’hyperespace.

Peinture “Net of Being” par Alex Grey.

Bien que les analogies superficielles avec le changement de chaîne de télévision soient évidentes, un changement de canal de réalité est en fait une description plutôt appropriée pour décrire les effets de la DMT sur l’activité cérébrale pendant une expérience de percée. Pour comprendre le fonctionnement de ce changement, nous devons d’abord examiner comment le cerveau, en l’absence de DMT, construit et maintient le canal de votre monde éveillé habituel.

Votre cerveau sur le canal de la réalité consensuelle

Naître, c’est naître dans un monde. Être conscient, c’est être conscient d’un monde. Que vous soyez éveillé, en train de rêver ou au sommet d’une expérience psychédélique, vous êtes toujours immergé dans un monde. Bien sûr, le monde extrêmement bizarre de la DMT à forte dose ressemble peu au monde normal en état de veille – souvent appelé la réalité consensuelle – alors que le monde du rêve est généralement beaucoup plus familier. Et, bien sûr, on peut distinguer d’autres types de mondes : les mondes fragmentés d’un patient schizophrène ou les mondes totalement ridicules et souvent terrifiants que l’on expérimente après avoir pris des extraits concentrés de Salvia divinorum. Mais ce qui unit ces mondes disparates, c’est leur subjectivité : chaque fois que vous êtes conscient, votre monde est votre propre monde subjectif unique vécu de derrière vos yeux, le monde dans lequel vous vivez, et le seul monde que vous connaîtrez jamais. Bien que la structure de ce monde puisse changer radicalement en fonction de votre état, votre monde subjectif et phénoménal est toujours le vôtre et le vôtre seul.

Le monde dans lequel vous vivez pendant la majeure partie de votre vie éveillée est clairement votre monde par défaut, et nous pouvons nous tourner vers l’auteur Hermann Hesse qui décrit magnifiquement ce qu’est réellement ce monde subjectif : “Si le monde extérieur tombait en ruines, l’un de nous serait capable de le reconstruire, car montagne et ruisseau, arbre et feuille, racine et fleur, tout ce qui est façonné par la nature se trouve modelé en nous.”

Hesse en avait déjà l’intuition il y a plus de 100 ans, votre monde éveillé normal est, dans un langage scientifique plus moderne, un modèle de l’environnement construit par votre cerveau. Le but de ce modèle est de vous fournir ce que le philosophe Thomas Metzinger appelle un “espace de simulation” que vous pouvez utiliser pour naviguer et interagir avec votre environnement. Il existe évidemment une relation ou une cartographie entre le modèle et l’environnement lui-même, mais le monde que vous vivez est toujours ce modèle. Lorsque vous fumez une dose suffisante de DMT, ce qui change, de façon choquante et dramatique, c’est ce modèle construit par votre cerveau.

Le cerveau n’a qu’une seule tâche, bien qu’extrêmement compliquée : recevoir, traiter et générer des informations.

Le cerveau humain est évidemment une machine d’une complexité exceptionnelle qui semble presque magique dans sa capacité à accomplir un éventail déconcertant de tâches complexes nécessaires à la vie. Mais, en réalité, le cerveau n’a qu’une seule tâche, bien qu’extrêmement compliquée : recevoir, traiter et générer des informations. Cette information est générée par des cellules spécialisées appelées neurones qui émettent des signaux électrochimiques pouvant être transmis à d’autres neurones par des connexions chimiques spécialisées appelées synapses. La force de ces connexions chimiques peut être augmentée ou diminuée pour contrôler le flux d’informations entre les neurones. La couche extérieure de votre cerveau est connue sous le nom de cortex cérébral. Il est responsable de la construction de votre modèle du monde et est essentiellement une feuille pliée contenant des milliards de ces neurones interconnectés. Des groupes de neurones étroitement reliés forment des zones corticales spécialisées et réglées pour recevoir, traiter et générer des types particuliers d’informations qui correspondent à des caractéristiques particulières du monde, comme les lignes, les couleurs, les textures, les relations spatiales et des types d’objets spécifiques.

Différentes zones du cortex sont spécialisées dans le traitement et la génération de types d’informations particulières qui forment des caractéristiques particulières du modèle du monde. [Les zones actives sont en jaunes et les zones inactives sont en gris.]

Les aires corticales sont reliées, à l’aide de synapses, pour former des réseaux qui contrôlent la structure et le flux d’informations dans le cerveau, lui permettant de “sculpter” son modèle du monde. En modifiant ces schémas de connexion, tout au long de l’évolution, du développement et de l’expérience, le cerveau améliore et affine ce modèle. Le monde phénoménal dont vous faites l’expérience instant après instant est le modèle très complexe d’informations sculpté par les réseaux de ces zones du cerveau. Ou, de manière équivalente, votre monde phénoménal est ce que ce modèle d’information représente de votre point de vue subjectif. Votre réalité est construite à partir d’information.

Bien sûr, ce modèle serait parfaitement inutile s’il ne vous permettait pas de naviguer dans votre environnement, d’éviter les dangers et de localiser la nourriture, d’attirer l’attention d’un partenaire potentiel et, plus généralement, de prendre des décisions judicieuses (“Est-ce un serpent ou une corde ?”) et des prédictions (“Est-ce que cette voiture va me percuter ?”). En d’autres termes, le modèle doit être adapté de manière stable à l’environnement. Le cerveau réalise cet ajustement en testant constamment son modèle par rapport aux informations sensorielles entrantes (provenant des yeux, des oreilles, etc.). Le cerveau utilise essentiellement son modèle pour prédire les informations sensorielles qui entrent à chaque instant dans le cerveau (“Si le modèle que j’utilise est bon, à quoi dois-je m’attendre ensuite ?) Si la prédiction est réussie, alors cette information sensorielle est éliminée, ce qui signifie qu’elle n’est pas transmise dans les réseaux du cerveau pour un traitement ultérieur.

Schéma d’information de l’environnement. Le cerveau utilise son modèle pour prédire les schémas d’information reçus depuis l’environnement par les sens. Quand les prédictions sont bonnes, aucun signal d’erreur n’est généré. Le schéma sans surprise – prédictible – d’information sensorielle ne passe pas par les réseaux corticaux pour être traités parce qu’il fait parti du modèle du monde.

Comme les neurones utilisent de l’énergie, le traitement de l’information est coûteux. Il n’est donc pas logique que le cerveau traite des informations sensorielles qui font déjà partie du modèle car, d’une certaine manière, ces informations sont déjà connues. Cependant, si des modèles inattendus et surprenants d’informations sensorielles sont reçus – si la prédiction du modèle est incorrecte – des signaux d’erreur sont alors générés, qui sont ensuite transmis aux réseaux corticaux et exploités pour mettre à jour le modèle afin de réduire ces signaux d’erreur.

Nouveau schéma d’information envoyé par l’environnement. Le modèle échoue à prédire le schéma d’informations sensorielles correctement. Des signaux d’erreurs (roses) sont générés et sont envoyés dans les réseaux corticaux pour être analysés.

Ainsi, le cerveau n’a pas besoin de construire son modèle à partir de zéro instant après instant, mais simplement de le mettre à jour en se concentrant sur les informations imprévisibles et inhabituelles, et en filtrant les informations sensorielles prévisibles qui correspondent au modèle. Ces tests et mises à jour constants et en temps réel par rapport aux informations sensorielles permettent à votre cerveau de s’adapter à l’environnement, vous enfermant dans ce que nous pourrions appeler le canal de la réalité consensuelle.

La robustesse de ce modèle de réalité consensuelle se révèle lorsque vous tombez dans le sommeil paradoxal la nuit et que vous commencez à rêver. Ce n’est pas un hasard si la plupart des rêves ressemblent au monde éveillé sous presque tous ses aspects. En fait, le rêve est en grande partie continu avec l’éveil et des études ont montré que la proportion de temps que vous passez à effectuer des activités quotidiennes banales, comme regarder la télévision ou parler au téléphone, est similaire dans le monde du rêve et dans le monde de l’éveil. La différence cruciale est que, pendant le temps de sommeil passé à rêver, votre cerveau est déconnecté des informations sensorielles. Cela rend le monde des rêves familier et pourtant nettement irrégulier et instable. Le cerveau est capable de réorganiser les éléments de son modèle de manière inhabituelle, souvent impossible, pendant un rêve, puisqu’il n’est pas contraint de tester constamment le modèle par rapport aux informations sensorielles. Le monde du rêve est donc beaucoup plus fluide et imprévisible que le monde éveillé, bien qu’il en soit une variation incontestable. La similitude entre le paysage onirique et la réalité consensuelle n’est pas si surprenante, puisque le cerveau utilise le même modèle pour construire le monde onirique que pour construire le monde éveillé. Ce qui est plus surprenant, c’est ce qui arrive au monde éveillé lorsque certaines molécules psychoactives pénètrent dans le cerveau.

Votre cerveau sous l’influence des psychédéliques

Si les plantes et les champignons psychédéliques sont utilisés par les cultures indigènes du monde entier depuis des milliers d’années, ce n’est qu’au siècle dernier qu’ils sont devenus solidement ancrés dans la culture occidentale. Les psychédéliques dits classiques comprennent le LSD, la psilocybine (provenant des “champignons magiques”), la mescaline (provenant du cactus peyotl) et la DMT, en plus d’une série de molécules chimiquement apparentées, et sont unifiés par leur mécanisme d’action caractéristique dans le cerveau. Les psychédéliques classiques exercent leurs effets en se liant à un type spécifique de récepteur de la sérotonine – le récepteur 5HT2A – qui est fortement exprimé dans les couches du cortex et qui joue un rôle crucial dans la construction de votre modèle du monde. En se liant au récepteur 5HT2A, ces psychédéliques stimulent les neurones de ces couches, les rendant beaucoup plus sensibles aux signaux entrants d’autres neurones et beaucoup plus susceptibles de déclencher des signaux qui sont ensuite transmis à d’autres neurones via leurs connexions synaptiques. Le résultat global est une couche de neurones très excitable sur de grandes zones du cortex, avec une circulation de l’information beaucoup plus libre entre les zones corticales. Comme la capacité du cerveau à construire un modèle cohérent de l’environnement repose sur un modèle délicatement construit de connexions équilibrées entre les zones cérébrales, cette information libre perturbe ou “secoue” le modèle du monde.

Les psychédéliques classiques perturbent les schémas de connexions soigneusement équilibrés pour former le modèle du monde. Il devient difficile pour le cerveau de prédire les schémas d’informations sensorielles, générant ainsi des signaux d’erreurs (le filtre sensoriel est inopérant.) Le monde phénoménal se rempli d’information sensorielle qui aurait du être filtré.

Lorsque des volontaires reçoivent un psychédélique et sont placés dans une machine IRM, les scans d’imagerie fonctionnelle révèlent les schémas distincts de l’activité cérébrale induite par ces substances. Dans le cas du LSD et de la psilocybine, les schémas d’activité cérébrale normalement bien ordonnés sont observés en train de s’effondrer lorsque l’information commence à sortir de réseaux autrefois bien délimités, et que des réseaux autrefois déconnectés commencent à communiquer entre eux.

En perturbant la capacité du cerveau à prédire les informations sensorielles, les psychédéliques éliminent efficacement ce filtre et les informations qui seraient normalement filtrées remplissent soudainement le monde et tout devient surprenant, saillant et nouveau.

C’est ce que le Dr. Robin Carhart-Harris, éminent chercheur en psychédélique, appelle un état “entropique” (c’est-à-dire désordonné) ou “chaud“. Du point de vue du consommateur de psychédélique, le monde passe d’un état stable et prévisible à un état instable, fluide et imprévisible. Le modèle du monde élaboré par le cerveau commence à s’effondrer. Naturellement, ce modèle fragmenté devient moins efficace pour prédire les informations sensorielles, ce qui entraîne une augmentation des signaux d’erreur circulant dans les réseaux du cortex. Rappelons que le cerveau filtre les informations sensorielles qu’il prédit correctement, seules les informations imprévues et surprenantes étant traitées sous forme de signaux d’erreur. En perturbant la capacité du cerveau à prédire les informations sensorielles, les psychédéliques éliminent efficacement ce filtre et les informations qui seraient normalement filtrées remplissent soudainement le monde et tout devient surprenant, saillant et nouveau. Quiconque a déjà consommé du LSD ou des champignons “magiques” Psilocybe connaît l’effet subjectif de ce changement neurologique : les couleurs deviennent plus vives et plus prononcées, les objets sortent de leur environnement et s’imprègnent d’une signification et d’un sens profonds. Tout devient profondément fascinant, car le monde entier est vu d’une façon nouvelle, comme un enfant.

En bref, sous l’influence d’une substance psychédélique, le cerveau perd son emprise sur le flux d’informations qui lui parvient et le traverse. Et, naturellement, il tente de corriger la situation en actualisant son modèle – comme il le ferait dans des circonstances normales lorsque des signaux d’erreur sont générés – mais il est incapable de former un modèle stable et cohérent qui réduise les signaux d’erreur. Par conséquent, il continue à chercher, à mettre à jour, et le monde subjectif devient instable, changeant rapidement en réponse au flot d’informations non filtrées provenant de l’environnement.

Dans une tentative de réduire les signaux d’erreurs, le cerveau met à jour son modèle. Cependant, le modèle fragmenté par les psychédéliques est incapable de former une structure cohérente en mesure de prédire les informations sensorielles et les signaux d’erreurs persistent. Le cerveau passe d’un état à un autre pour tenter de localiser un modèle cohérent (pour réajuster le cerveau). Le monde devient fluide et instable.

Cela s’observe clairement dans le scanner IRM, car le cerveau semble se déplacer de manière désordonnée à travers un nombre élevé de schémas différents d’activité neuronale, dont beaucoup ne sont observés que sous l’influence d’un psychédélique. C’est comme si le cerveau avait été désaccordé et tâtonnait avec le cadran pour tenter de se réajuster. Du point de vue de celui qui en fait l’expérience, le monde devient fluide et instable : tout bouge et coule, les objets fusionnent ou changent d’identité à chaque instant, le tuyau d’arrosage sur la pelouse devient un serpent enroulé et l’allée de galets un lit de bijoux étincelants.

DMT : le bouton pour changer de canal de réalité

Bien que la DMT agisse aussi principalement par l’intermédiaire du récepteur 5HT2A, ses effets sur la submersion du cerveau sont radicalement différents des doses ordinaires des autres psychédéliques classiques : plutôt que d’être simplement désaccordé, c’est comme si le cerveau était passé à un tout autre canal. Le cerveau tend la main vers le cadran et, avec une précision sans effort, passe à la nouvelle fréquence. D’un point de vue plus neurologique, le cerveau cesse de construire le modèle normal du monde éveillé et commence à construire un modèle entièrement nouveau, qui est vécu comme un monde entièrement nouveau.

En supposant que le dosage soit suffisant, l’état pendant l’expérience de percée de la DMT ne se présente pas comme un maelström de confusion et de chaos – bien que cela soit typique des premiers stades de l’expérience – mais plutôt comme des mondes pleinement réalisés, d’une clarté cristalline et remplis d’une écologie diverse d’êtres intelligents désireux de communiquer avec le voyageur. Le passage du canal de la réalité consensuelle au canal de la DMT est rapide, efficace et intégral.

Alors qu’il existe encore relativement peu d’études de neuroimagerie sur les états que provoquent la DMT chez les humains, ce manque de données est maintenant en train d’être comblé par le pionnier en la matière, le Centre de Recherche Psychédélique de l’Imperial College de Londres (entre autres), qui a récemment publié une étude détaillée des effets de la DMT sur les oscillations neurales mesurées à l’aide de l’EEG. Les neurones sont des cellules électrochimiquement actives et, lorsqu’un très grand nombre de ces cellules sont connectées et actives – comme dans un cerveau humain – des oscillations électriques de différentes fréquences émergent, se synchronisent et se propagent à travers le cortex, et peuvent être détectées à travers le crâne. Les différentes bandes de fréquences jouent un rôle particulier dans le fonctionnement du cerveau, et la synchronisation des oscillations peut aider à organiser la structure et le calendrier de l’activité neuronale. En particulier, les “alpha-oscillations” sont associées à la capacité du cerveau à modéliser le monde et à prédire les modèles d’informations sensorielles. Des études sur le LSD et la psilocybine montrent de manière fiable une diminution de la force de ces oscillations alpha, ainsi qu’une désynchronisation de plusieurs types d’oscillations, indiquant la perturbation du modèle du monde généré par le cerveau et l’augmentation des schémas désordonnés de l’activité neurale. Cependant, alors que ces effets ont également été observés dans l’étude sur la DMT – puisque la DMT agit également principalement sur le récepteur 5HT2A – les chercheurs ont aussi constaté une augmentation surprenante de la force et de la synchronisation des oscillations de basse fréquence connues sous le nom d’oscillations delta et thêta. Ils ont décrit ce nouvel effet comme l’émergence d’un “ordre apparent dans un contexte de désordre”. Ces oscillations delta/théta sont normalement associées à l’état de rêve, lorsque le dormeur est immergé dans un monde déconnecté de l’environnement. Cependant, alors que le monde du rêve est construit à partir du même modèle que le monde éveillé (mais sans stimuli sensoriel), le monde de la DMT est tout à fait incomparable et nécessite la construction d’un modèle entièrement différent. Il est donc probable que ce nouvel ordre qui émerge pendant l’état provoqué par la DMT indique que le cerveau a réussi à trouver un nouveau canal stable – le canal de la DMT.

Alors que les autres psychédéliques classiques semblent “réajuster” le canal de la réalité consensuelle, la DMT propulse rapidement et efficacement vers un canal entièrement nouveau – le canal de la DMT.

Le monde de la DMT est construit par le cerveau – c’est un modèle construit à partir d’informations neuronales.

Bien sûr, le fait de passer sur le canal de la DMT ne signifie pas nécessairement que le cerveau s’est réellement accordé sur une réalité alternative autonome peuplée d’entités intelligentes et conscientes. Comme tous les mondes phénoménaux, y compris le monde de l’éveil et le monde du rêve, le monde de la DMT est construit par le cerveau – c’est un modèle construit à partir d’informations neuronales. Ce serait le cas aussi bien si le canal de la DMT recevait des informations d’un environnement extérieur normalement caché et inaccessible et s’il était syntonisé sur cet environnement (comme dans le cas du canal de la réalité consensuelle) que s’il était construit sans être connecté aux informations sensorielles (comme dans le monde du rêve). De toute évidence, la plupart des scientifiques seraient favorables à cette dernière explication, car peu d’entre eux seraient tentés de croire que la DMT puisse ouvrir un accès à un monde parallèle normalement caché et peuplé d’elfes riant à gorge déployée. Cependant, cette explication orthodoxe n’est pas sans poser de problèmes.

Lorsque le cerveau passe au canal de la DMT, il commence à construire un modèle d’environnement qui n’a rien à voir avec le canal de la réalité consensuelle. Ce modèle du monde possède des structures, un contenu et des qualités qui sont typiquement propre à la DMT et semblent récurrentes dans les expériences d’un grand nombre de personnes à travers le monde : un certain nombre d’entités – y compris les omniprésents “elfes-machines” – ainsi que les étranges pièces, temples et paysages hypergéométriques et curieusement technologiques qu’ils occupent en sont venus à caractériser l’état de la DMT.

En parcourant la documentation en ligne sur les témoignages d’expérience avec la DMT, on ne peut s’empêcher de penser que de nombreux consommateurs de DMT finissent souvent par être propulsé au même endroit et par rencontrer les mêmes entités. D’un point de vue neuroscientifique orthodoxe, c’est déroutant. À notre connaissance, le cerveau devrait savoir comment construire un seul type de modèle du monde : le vieux monde consensuel et familier. C’est ce monde – l’interface avec l’environnement – pour lequel le cerveau a évolué et qu’il continue à construire même en rêve. Ainsi, la capacité du cerveau à construire soudainement un modèle du monde exotique et bizarre n’ayant aucun rapport avec le monde éveillé habituel est aussi déconcertante qu’un enfant britannique de 5 ans parlant soudainement couramment le Yupik Sibérien Central. On pourrait aussi comparer cela à la découverte d’une toute nouvelle chaîne sur son téléviseur alors que l’antenne a été déconnectée. D’où vient ce monde étrange ? Comment le cerveau a-t-il appris à en construire un modèle ? Bien sûr, il serait beaucoup plus facile de l’expliquer si, comme en sont convaincus d’innombrables amateurs de DMT, le canal de la DMT est programmé pour – recevoir et traiter des informations provenant d’une réalité alternative existant indépendamment de notre cerveau et, très probablement, en dehors de notre Univers. Mais, bien sûr, les professionnels comme les scientifiques de canapé sont toujours prêts à se moquer et dire que c’est impossible.

Rencontrer la DMT, c’est affronter l’impossible. Rien dans cette substance ne semble avoir de sens. Depuis l’intérieur de l’expérience, alors que vous êtes projeté à travers ces couloirs lumineux d’une complexité et d’une beauté ineffables, ou assis aux pieds d’êtres d’une intelligence et d’une puissance insoupçonnées, tout cela semble parfaitement impossible. Et de l’extérieur, du point de vue des scientifiques et des philosophes qui tentent de donner un sens à cette substance, une explication ne semble pas plus facile à trouver. Lorsque Terence McKenna est entré en contact pour la première fois avec le canal de la DMT dans son minuscule appartement de Berkeley à l’automne 1965, il a admis ne jamais s’en être remis. Et, pour être honnête, je ne suis pas convaincu que je m’en remettrai un jour non plus. Cela me semble tout simplement impossible.

 

Illustration principale par Danny Stanley Instagram @avongarde.

Le Dr. Andrew Gallimore est neurobiologiste, pharmacologue et chimiste. Il est également l’un des principaux auteurs et conférenciers sur les psychédéliques, en particulier la N,N-diméthyltryptamine (DMT). Il est également l’auteur de Alien Information Theory : Psychedelic Drug Technologies and the Cosmic Game. Il vit et travaille actuellement au Japon. Son site web : www.buildingalienworlds.com.

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Article original : Dr. Andrew Gallimore /kahpi.net

 

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