Comment Penser Les Êtres Psychédéliques Bizarres ?

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Elfes-machines, mantes religieuses, chirurgiens aliens et autres êtres psychédéliques étranges sont notoirement difficiles à cerner. L’auteur Erik Davis propose une excursion lucide dans une réflexion qui sort de l’ordinaire.

Quelle est la leçon fondamentale de la pratique psychédélique, la leçon qui demeure valable après avoir été mise en avant par les recherches de Leary dans les années 1963 et 1964 ? État d’esprit et environnement. État d’esprit et environnement. Il n’y a pas moyen de passer outre les questions de l’état d’esprit et de l’environnement.

Nick Sand, sous un pseudonyme, a publié deux essais sur la DMT dans la revue The Entheogen Review. Il a fait l’expérience de la DMT des milliers de fois, et c’est un personnage très intéressant, ce qui est très révélateur. Il offre un mélange d’antiautoritarisme psychédélique et de spiritualité dans les descriptions de ses expériences. L’article lui-même a été motivé par la lecture du premier chapitre du livre de Strassman. Cela l’énervait, parce qu’il lisait ces récits sur des aliens et tous ces scénarios d’enlèvement, et il se disait : “Bon, c’est juste parce que vous faites ça dans un laboratoire, il y a des médecins, vos intentions sont dissimulées, alors c’est un peu ridicule”. Il soutenait essentiellement que l’environnement n’était pas le bon et que les participants se préparaient, en quelque sorte, sur une mauvaise construction. Au lieu de cela, d’après Nick, nous devrions en faire l’expérience dans des temples, nous devrions avoir de l’encens et de la musique.

Mais la question de la construction se pose toujours. Ce n’est pas comme si c’était une construction seulement quand c’est mauvais, comme une expérience difficile est mauvaise parce que l’environnement est mauvais, mais les bonnes expériences sont bien vraies et réelles. Si l’état d’esprit et l’environnement composent en partie la chose, alors quand vous créez un espace sacré, cela en fait aussi partie. Pas entièrement, peut-être, mais en grande partie. Le sacré n’émerge donc pas simplement de façon impromptu en s’abattant sur nous. C’est qu’à travers notre art et notre intention, nous construisons l’espace sacré, nous construisons le contexte sacré et nous nous préparons à recevoir du sens.

L’un des problèmes lorsque nous essayons de rapprocher notre esprit moderne, modelé par la science, de cet autre monde – appelons-le le monde spirituel – est qu’il existe certaines habitudes de pensée qui accompagnent les sciences et que nous apportons avec nous, presque inconsciemment, lorsque nous nous engageons dans cet autre monde. La première habitude est une sorte de littéralisme, une pulsion réductrice vers la recherche d’une clé explicative unique. Tout cela est lié à notre sens très dualiste de l’ontologie, de ce qui est réel et de ce qui ne l’est pas. D’un point de vue fondamentalement scientifique, on pourrait dire que la nature est réelle et que l’univers matériel est ce qui est vraiment réel. Et puis il y a nos esprits, qui se projettent dans ce paysage et créent des histoires culturelles sur ces faits naturels. Ensuite, nous apportons cette perspective, ce modèle ontologique, dans ces autres dimensions. Nous apportons avec nous ces habitudes de “littéraliser” et de diviser les expériences en expériences réelles et fausses lorsque nous pensons à une expérience visionnaire radicale parce que nous pensons à l’intérieur de ces habitudes inconscientes de la culture scientifique.

J’aimerais suggérer un point de vue différent, enraciné dans ce que l’on pourrait appeler un pluralisme existentiel ou ontologique. À un certain niveau, tout ce que je connais vraiment, c’est mon expérience, et tout ce que je vois, ce sont des façons différentes d’être, des façons fondamentalement différentes d’être qui partagent et interagissent dans cette multiplicité désordonnée devant moi. Je ne vois pas l’endroit où elles s’intègrent toutes ensembles. Je ne vois pas l’endroit où il n’y a qu’une seule façon d’être. Prenons l’exemple de personnages fictifs. Nous savons tous qui est Sherlock Holmes. Il y a une certaine cohérence chez lui qui parait presque réelle. En fait, une partie de la cohérence du personnage tient au fait que les personnes – les fans, les écrivains et les joueurs – jouent à un jeu avec sa réalité. Les fans de H. P. Lovecraft sauront aussi de quoi je parle dans le cadre de ce jeu métaphorique avec la réalité. Les fictions ont une certaine cohérence, tout comme les valeurs, comme la valeur. La valeur est-elle réelle ou s’agit-il simplement d’un autre exemple de construction sociale ? Quoi qu’il en soit, la valeur a une certaine consistance. Ce n’est pas réel comme la table, mais c’est réel d’une façon qui fait une différence. Les lois humaines sont un autre exemple de la façon dont les constructions humaines deviennent plus que de simples constructions sociales. De toute évidence, les lois sont une création humaine. Nous les inventons au moyen de processus purement humains comme les arguments, la politique, les mensonges, les intentions cachées, etc. Et pourtant, lorsqu’une loi est adoptée, elle devient réelle d’une certaine manière et acquiert sa propre cohérence. Pour reprendre les mots de Bruno Latour, nous lui accordons son propre pâturage ontologique.

Plutôt que de se contenter d’accorder des degrés de réalité à ces différentes constructions – les lois sont plus réelles que les fictions mais moins réelles que les molécules – nous pourrions aussi nous contenter de reconnaître qu’il existe différents modes d’être. Il y a différentes façons possibles de voir les choses scintiller dans l’existence.

Alors que dire de ces êtres étranges, qu’est-ce qui leur est spécifique ? Quel est le caractère ontologique, leur mode d’être ? Habituellement, nous pensons soit qu’elles doivent être réelles, au moins dans un sens métaphysique, soit qu’elles doivent être une projection psychologique, soit une construction sociale. Mais il se passe quelque chose d’autre sous notre nez. En fait, je pense que si nous nous querellons pour savoir si ces entités sont réelles ou s’il s’agit simplement de projections, nous avons déjà perdu. Nous avons déjà atterri sur un champ de bataille bien dessiné où tous les mouvements sont déjà anticipés. Alors, comment pouvons-nous nous faufiler ou avancer d’une autre façon dans ce dossier ? C’est une grande question, mais une des façons dont j’aime y penser, c’est que ces entités visionnaires scintillent. Elles clignotent. Elles sont là, et elles ne sont pas là.

Elles sont voilées. Elles apparaissent puis disparaissent visuellement et ontologiquement. Ce sentiment de “tu le vois, tu ne le vois plus” semble être une caractéristique intrinsèque de ce royaume. C’est l’une des raisons pour lesquelles je crois que le nombre de rencontres avec des illusionnistes et des clowns semblent si importantes. Ce n’est pas parce que tout le carnaval des entités peut être réduit à des illusionnistes et des clowns – il y a évidemment une grande variété d’êtres et de manières de se manifester. Il y a quelque chose dans l’espace lui-même qui a ce caractère de “le voyez-vous ou ne le voyez-vous pas”. Comme certaines performances chamaniques qui comportent une sorte de ruse, de prestidigitation.

Si la notion de scintillement semble un peu trop ambiguë, vous pouvez aussi aborder cette question ontologique d’une manière plus biologique. Mis à part toute cette bizarrerie pendant un moment, qu’est-ce qu’on peut dire de plus précis sur le fait que cette personne a fumé 60 milligrammes de DMT dans une pipe en verre ? Eh bien, probablement qu’elle sera de retour dans une demi-heure. Ces expériences ont une enveloppe métabolique plus ou moins définie. Quels que soient ces êtres – et encore une fois, je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure façon de poser la question – nous devons aussi reconnaître que leurs apparences émergent dans cette enveloppe métabolique. La question de la réalité des états psychédéliques, et avec eux des entités psychédéliques, est si intimement liée aux processus biologiques que l’on pourrait parler de l’ontologie métabolique. Cette idée nous aide à placer le scintillement bizarre de ces entités dans le contexte de notre corps et de notre imbrication quasi absolue dans les processus biophysiques. Ce n’est que le début d’une série de réflexions, mais je veux en rester là pour l’instant.

Cet article est un extrait du chapitre d’Erik Davis “How to Think about Weird Beings” issu du livre DMT Dialogues : Encounter with the Spirit Molecule. Publié sous la direction de David Luke et Rory Spowers.

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