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Dennis McKenna était déjà fortement impliqué avec les psychédéliques lorsqu’il a expérimenté l’Ayahuasca pour la première fois en 1981. Lui et son frère Terence s’étaient rendus en Amazonie colombienne dix ans auparavant à la recherche de oo koo-he, des graines psychédéliques qui proviennent de l’arbre Anadenanthera. A la place, ils ont découvert un champignon contenant de la psilocybine appelé Stropharia cubensis, qui leur a permis de faire carrière en tant qu’experts dans le domaine psychédélique.

McKenna est retourné dans la région, en tant qu’étudiant diplômé de l’Université de la Colombie-Britannique, où il a commencé sa relation de toute une vie avec l’Ayahuasca – ou une enseignante végétale sacrée, comme il aime à l’appeller. Le message de l’Ayahuasca à l’humanité est clair, elle dit : “Réveillez-vous !” Éveillez-vous à la relation que vous entretenez avec la nature. Éveillez-vous à la responsabilité que nous avons tous de prendre soin de la planète. Et, de façon plus importante encore, de passer à l’action.

Il parlera de ces sujets et d’autres, cet été, à la Conférence Mondiale de l’Ayahuasca en Espagne. On s’est assis avec lui pour une avant-première.

Shelby Hartman : J’espérais pouvoir commencer par discuter du thème de la conférence de ce printemps. La première journée sera axée sur le rôle que jouent les plantes médicinales dans la conscience individuelle et la guérison. Ensuite, nous parlerons de la place de l’individu dans la communauté et, enfin, nous terminerons par la façon dont l’Ayahuasca peut être utilisé comme outil pour créer un monde meilleur. Dans cet esprit, si ce n’est pas trop personnel, j’ai pensé que nous pourrions commencer par parler de vos premières expériences avec l’Ayahuasca puisque vous aussi, êtes un individu.

Dennis McKenna : Ma première expérience vraiment significative remonte probablement au moment où j’ai pris de l’Ayahuasca avec l’UDV, qui était l’une de ces églises brésiliennes qui l’utilisaient dans ses rituels religieux. C’était juste après une conférence organisée à Sao Paolo. Après la conférence, se trouvait environ 500 personnes dans un temple. La cérémonie s’est déroulée comme un office religieux. J’ai vécu une expérience passionnante au sujet de la photosynthèse, qui m’a beaucoup apporté. Je suis botaniste, n’est-ce pas ? Le concept de la photosynthèse m’a particulièrement touché, c’est quand même la force qui soutient la vie sur Terre. Cela peut paraître étrange de le raconter, mais j’ai effectivement pu participer au processus de la photosynthèse. J’étais devenu une molécule d’eau, l’eau étant l’un des réactifs de la photosynthèse. C’était très profond, j’étais loin d’imaginer qu’une sorte de leçon interactive en biochimie aurait un impact émotionnel aussi important, mais, en fait, cela m’a beaucoup touché. Mais cela s’est passé des années après ma première expérience. J’ai fait mes études supérieures en 1981 et je ne suis allé à l’UDV qu’en 1991.

Il est intéressant d’apprendre que vos premières expériences avec l’Ayahuasca n’ont pas eu beaucoup d’impact sur vous, parce que vous n’étiez pas prêt à donner le contrôle à la plante. Dans quelle mesure pensez-vous que l’individu, par rapport à la plante, a le contrôle sur les expériences qui se produisent ?

L’Ayahuasca est intéressante parce qu’elle fonctionne vraiment à tous les niveaux. Il y a toujours un contexte culturel, puis il y a le contexte planétaire, qui est davantage le contexte co-évolutionnaire qui m’intéresse le plus en tant que biologiste. Le fait que nous sommes dans un processus de co-évolution et de symbiose avec l’Ayahuasca, et ces autres plantes enseignantes. L’Ayahuasca apparaît aujourd’hui comme la plus franche d’entre elles en ce moment, dans sa tentative de transmettre le message.

Quel est le message ?

Le message est fondamentalement “réveillez-vous !” Vous savez, nous sommes en train de détruire la planète. Je pense que mes expériences avec l’Ayahuasca m’ont amené à penser que le concept de Gaia, l’idée que la Terre elle-même est un organisme intelligent, n’est pas une foutaise New Age. Il y a beaucoup de preuves scientifiques à l’appui et je pense que la Terre, dans son ensemble, la biosphère, comme vous le savez, est un super organisme qui réagit aux situations de l’environnement pour préserver la vie. C’est pourquoi les paramètres qui soutiennent la vie sur la planète existent depuis 3,8 milliards d’années et nous menaçons cet équilibre parce que nous repoussons les limites à de très nombreux niveaux. Et le plus important, ce sont les gaz à effet de serre. Nous émettons tellement de mégatonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère que c’est déstabilisant pour les plantes qui emmagasinent le dioxyde de carbone, car elles ne peuvent plus suivre. Parallèlement, nous brûlons la forêt tropicale, qui est un énorme puits de carbone, et nous rejetons tout le carbone qui a été emmagasiné dans cette biomasse pendant des millions d’années. Cela représente un double coup dur. Je pense que Gaia nous parle essentiellement par l’intermédiaire de ces enseignantes végétales, par l’intermédiaire de ces molécules messagères, pour essayer de nous réveiller et de nous faire comprendre notre relation avec la nature et, espérons-le, au final, pour faire changer notre comportement de manière positive.

Pour faire l’avocat du diable, il n’est pas surprenant que quelqu’un comme vous, botaniste de profession et qui se préoccupe déjà profondément de la planète, ait une révélation sur la photosynthèse et sur l’importance de protéger l’environnement. Pensez-vous que c’est un message, cependant, qui est transmis universellement aux personnes qui boivent de l’Ayahuasca ?

C’est compliqué. Le message est le message. Je pense que les personnes comprennent ce message à différents niveaux. La co-évolution n’est pas nécessairement un processus harmonieux. Donc, ce que vous voyez en réalité est une expression de la co-évolution, mais elle s’exprime à travers différents filtres culturels. Il y a la culture de masse mondiale qui entre en contact avec ces cultures traditionnelles indigènes beaucoup plus fragiles, et ça ne finit pas toujours bien. En raison du contexte culturel, il y a souvent des conflits. Je veux dire, étant les primates que nous sommes, nous n’abordons pas toujours les plantes de la manière la plus intelligente ou la plus respectueuse, mais je pense que c’est le prix à payer, vraiment. Le tourisme de l’Ayahuasca ne connaît pas de temps mort et je ne suis même pas sûr que nous en ayons envie. Le tourisme de l’Ayahuasca, à un certain niveau, ce sont des gens qui recherche l’expérience parce que personnellement, je pense, ils ont la sensation que leur vie est appauvrie sur le plan spirituel. Je pense que la plupart des personnes qui se donnent la peine de sortir de leur zone de confort pour aller en Amérique du Sud et y trouver l’Ayahuasca, ne cherchent pas des coups de pied, ne sont pas ce genre de personne, elles cherchent des réponses, ce qui est une chose différente. Elles recherchent des expériences profondément significatives qui les aideront dans leur développement spirituel et vous ne pouvez pas vraiment vivre ces expériences sans connaître le contexte culturel dans lequel vous allez vivre cette expérience, et il y a aussi, ce que j’appellerais, le contexte biologique, le fait qu’il y a ici même, symbiose et co-évolution. Ce sont des processus qui se sont exprimés sur des centaines de milliers d’années. La science ne connaît l’Ayahuasca que depuis environ 150 ans et c’est donc une toute petite tranche de temps pendant laquelle elle a été l’objet de recherches scientifiques, mais notre relation avec l’Ayahuasca remonte bien plus loin dans le temps.

Je pense qu’il est facile aussi d’oublier, si vous faites parti de ce monde psychédélique, que seul un très petit pourcentage de l’humanité s’engage dans ce genre de travail personnel, communautaire et planétaire avec les plantes. Pensez-vous donc que, compte tenu du pourcentage faible de personnes qui boivent de l’Ayahuasca, l’impact est significatif ?

Eh bien, je m’inquiète de ça, parce que vous soulevez un très bon point. Ceux d’entre nous qui font partie de la communauté de l’Ayahuasca, même à l’échelle mondiale, nous sommes en quelque sorte dans une bulle et il y a tant de bulles, tant d’idéologies et de systèmes de croyances différents, etc. Sommes-nous juste une autre bulle qui n’aura pas beaucoup d’impact sur la situation dans laquelle nous nous trouvons ? Honnêtement, je ne connais pas la réponse à cette question. Ce que je sais, c’est que l’intérêt que l’Ayahuasca suscite semble exponentiel. Beaucoup, beaucoup de personnes s’y intéressent et celles qui sont suffisamment motivées en ressortent avec une sorte de nouvelle compréhension du message et certainement avec le désir de le propager. Vous obtenez donc une sorte de croissance exponentielle de l’intérêt et, espérons-le, nous atteindrons un point de basculement. Vous savez, je pense que ce qui doit arriver, c’est que la conscience globale doit changer. Le moment critique où soudain l’Ayahuasca devient un mème répandu dans la culture, si vous voulez le dire de cette façon, est encore flou. Le mouvement est lancé, mais arrivera-t-il assez vite ? En tant qu’espèce, nous sommes confrontés à deux défis. Un, on doit se réveiller, on doit se réveiller et comprendre ce qu’il se passe. Deuxièmement, nous devons prendre conscience du fait que, sur la base de notre perception modifiée de notre relation avec la nature, nous devons commencer à changer notre comportement et je ne vois pas beaucoup de choses se produire à l’échelle mondiale, mais les choses peuvent changer très rapidement. Les choses peuvent aller vite et j’espère que cela arrivera.

Ce message dont vous parlez, d’où pensez-vous qu’il vient ?

Je pense qu’il vient des plantes, je pense qu’il vient de la communauté des espèces au travers des plantes. Les plantes agissent comme des porte-parole et c’est en réalité parce qu’elles produisent ces molécules qui ressemblent à des neurotransmetteurs. Vous savez, les plantes régulent presque toutes leurs interactions avec l’environnement par la chimie. C’est ce qu’elles font, parce qu’elles sont bonnes en photosynthèse. Mais elles ne sont pas très douées pour s’enfuir, parce qu’elles sont coincées au même endroit. Elles ne peuvent pas utiliser de stratégie de combat ou de fuite, elles doivent donc être plus subtiles. Il y a donc de l’intelligence et de l’intentionnalité, mais pas de la façon dont nous pensons ces choses. Je veux dire, l’intentionnalité et l’intelligence se reflètent dans la façon dont les plantes s’adaptent à leur environnement par la chimie. Elles sont très douées pour optimiser leur environnement et elles le font surtout par le biais d’interactions chimiques, soit par la production de répulsifs et de toxines, ce qui envoie le message de rester à l’écart, soit, ce qui est plus intéressant, par la production de molécules que l’on trouve dans les plantes sacrées qui initient non seulement une symbiose, mais peuvent communiquer à un primate très intelligent.

Nous avons de gros cerveaux et des systèmes nerveux complexes, nous ne les utilisons pas toujours à notre avantage, mais je pense que la plante essaie de dire “utilisez-les à bon escient, pensez à ça”. En d’autres termes, “réveillez-vous”. Et si suffisamment de personnes le fait, et que suffisamment de personnes ayant le pouvoir de changer les choses le fait, alors peut-être que nous pouvons se sauver.

Pour en revenir à la Conférence Mondiale de l’Ayahuasca, quelle est, selon vous, la valeur d’un tel rassemblement communautaire ?

Quelle est la valeur d’un tel rassemblement communautaire ? Cela devrait être évident. L’Ayahuasca, comme beaucoup de ces médecines sacrées, est au centre d’une controverse où de nombreux intérêts imbriqués se rejoignent. Des questions relatives à son statut juridique, à la préservation des espèces et à l’utilisation durable, à la préservation des connaissances traditionnelles et à la prévention de la biopiraterie et de la cooptation des connaissances traditionnelles, aux normes de pratique pour les curanderos s’adressant à une clientèle mondiale, à la reconnaissance de l’Ayahuasca comme un élément important de la médecine traditionnelle et la meilleure façon de le reconnaître officiellement etc… Ces questions et bien d’autres encore doivent être discutées et, dans certains cas, des solutions doivent être recherchées. Il est important de discuter de ces questions dans un forum mondial comme la conférence mondiale de l’Ayahuasca pour plusieurs raisons. D’une part, sensibiliser le plus grand nombre de personnes possible aux problèmes et aux défis auxquels est confrontée la communauté de l’Ayahuasca à mesure que l’Ayahuasca “se mondialise”. Deuxièmement, réunir autant d’esprits intelligents que possible sur ces défis et leurs solutions. Il n’y a pas de meilleur forum que la Conférence Mondiale de l’Ayahuasca pour cela. Et troisièmement, faire connaître cette médecine, son potentiel culturel et médical, les menaces auxquelles elle est confrontée et les pratiques traditionnelles qui lui sont associées à ceux extérieur à la communauté de l’Ayahuasca. Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses raisons de ce rassemblement.

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www.ayaconference.com

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