D’Où Viennent Les Visions De L’Ayahuasca ?

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En plus de ses propriétés curatives, l’Ayahuasca, le breuvage sacré amazonien, est aussi bien connu pour ses expériences psychonautiques inspirantes et ses visions spectaculaires. Ces aventures mentales où l’âme s’envole se déroulent dans des environnements étranges et hyperspatiaux. Tout devient ornementé de motifs complexes qui vibrent de lumière et de couleurs. Plus surprenant encore, certaines personnes déclarent interagir avec des entités intelligentes ou des “enseignants” dans cet environnement visionnaire. Ces personnes décrivent des rencontres avec des animaux, des plantes, des humains, des dieux, des extraterrestres, des hybrides et des êtres indescriptibles.

Ces images fantasmagoriques peuvent avoir une influence profonde sur quiconque en est témoin. Elles peuvent paraître incroyablement vives et détaillées et bien au-delà de tout ce que vous auriez pu imaginer. La recherche en neuroimagerie indique que la zone du cerveau responsable de la vision s’illumine intensément pendant l’expérience de l’Ayahuasca, de façon “comparable en magnitude aux niveaux d’activation de la vision avec les yeux ouverts”. L’activation cérébrale pendant les rêvasseries ressemble à celle des rêves réels pendant le sommeil paradoxal. Les visions de l’Ayahuasca, elles, sont très différentes des rêves. Après que les effets de l’ayahuasca se soient dissipés, certains participants sont convaincus d’avoir effectivement visité un autre plan de l’existence.

La réalité ordinaire

Après une profonde expérience avec l’Ayahuasca, notre monde ordinaire est souvent désomais perçu avec la compréhension que celui-ci n’est pas tout ce qui existe et ne constitue pas une finalité non plus, mais plutôt une existence parmi d’autres, et une existence assez limitée disons-le. Il est indéniable que nous vivons dans un monde psychique où les choses se décomposent et se dissolvent, où les lois de la physique gouvernent et où les choses semblent denses et stables. Ceci étant dit, nous savons aussi par la physique que la matière est constitué surtout d’espace vide, et qu’elle est en mouvement constant.

Dans cette réalité ordinaire dans laquelle vous lisez cet article, non seulement votre perception est limitée, mais votre capacité à éprouver des émotions est également marquée par des limites. L’intensité de la crainte, de la félicité et de l’amour que l’on peut ressentir au cours d’une expérience avec l’Ayahuasca n’ont rien à voir avec les sentiments ordinaires. Des réalisations significatives peuvent découler de l’expérience : il est possible de se sentir plus reconnaissant ou plus libre, avec la conviction implicite que l’au-delà existe vraiment, et qu’il est spectaculaire. Tout ce qui se passe dans la vie ordinaire devient alors, bizarrement, plus acceptable.

L’expérience visionnaire

Mais quelles sont ces visions singulières et spectaculaires ? Il n’est sans doute pas si important de se demander si elles sont réelles ou non, car il est impossible de le prouver. Je préfère me concentrer sur leur source : ces visions sont-elles le produit de notre esprit, le résultat de nos pensées parcourant des circuits neuronaux modifiés par une substance ingérée, ou constituent-elles quelque chose de distinct, une information universelle qui nous serait transmis ?

Comme pour la plupart des questions profondes concernant l’esprit et l’âme, la réponse est inévitablement compliquée. En fin de compte, nous ne savons pas, et nous ne pourrons probablement jamais en être certains. Cependant, nous pouvons démêler certaines parties du grand mystère et discuter des possibilités émergentes.

Dans les états légers d’altération de la conscience, comme ceux dans lesquels nous sommes plongés en ingérant de l’alcool ou de la marijuana, nous pouvons remarquer quelques changements perceptuels. La proprioception et la relation entre les dimensions physiques sont légèrement décalées, et notre façon de penser et d’interagir en est modifiée. Parfois, nous pouvons même observer des choses qui ressemblent à des visions, des motifs flous de couleur et de lumière derrière les paupières fermées. Sont-elles des visions ? Peut-être, mais elles sont assez instables et facilement influencées par des facteurs extérieurs. Il est plus probable qu’il s’agisse simplement de réponses de notre système mental aux stimuli qu’il reçoit.

Avec des substances plus intenses comme le LSD, l’expérience visuelle peut devenir beaucoup plus stable, vivante et d’une netteté saisissante. Voir les sons et sentir les images peut être extrêmement beau et divertissant. Pourtant, pendant une expérience difficile, ces tours de magie sensoriels peuvent être extrêmement pénibles. L’éventail des choses à voir est stupéfiant : depuis les formes fractales faites de couleurs et de lumière jusqu’aux animations très détaillées et aux scénarios oniriques avec des mondes et des personnages.

Certains affirment que la source de ces visions réside simplement dans notre propre imagination qui se superpose à la réalité. En effet, aussi vives et élaborées soient-elles, ces visions répondent de façon spectaculaire à la perception ordinaire et aux changements venant de l’extérieur. La capacité des objets ordinaires de notre perception à influencer les visions peut indiquer qu’ils ne sont pas séparés de notre propre domaine d’expérience.

Une expérience radicalement différente

Et puis il y a l’Ayahuasca.

Consommé en quantité suffisante, dans un état d’esprit et un cadre appropriés, l’Ayahuasca peut provoquer une expérience qui ne ressemble à aucun autre voyage psychonautique. Les mondes accessibles en consommant ce breuvage jouissent d’une qualité différente. Bien que ces mondes soient si différents de tout ce qu’on peut imaginer, ils peuvent sembler étrangement accueillants – comme s’il s’agissait plus d’un ” retour ” que d’un “accueil”. Mais plus que cela, ces mondes peuvent nous donner l’impression indubitable que nous entrons dans quelque chose qui existait déjà bien avant que nous buvions le thé, bien avant tout, en fait.

Les royaumes que l’Ayahuasca nous dévoile peuvent sembler plus réels que la réalité elle-même. C’est compréhensible. À y réfléchir, nous vivons dans un monde où tout est transitoire et conforme à des règles que nous pouvons décrire avec des symboles mathématiques. Il est facile de s’enchanter d’une existence où tout semble éternel, infini et qui existe dans beaucoup plus de dimensions, et se conforme apparemment à rien. Une existence où l’énergie n’est pas comprimée en matière mais flotte librement dans tout son infini. Les peintres et les animateurs vidéo ont l’opportunité sans limites de dépeindre les hauteurs des expériences avec l’Ayahuasca.

Viennent-elles à nous venons-nous nous à elles ?

Après avoir consommé de l’Ayahuasca, il est normal de vivre une phase de visions qui se manifestent en des vagues de plus en plus stables et intenses. Au début, elles peuvent ressembler à celles que nous connaissons bien : des motifs fractals, des lumières et des couleurs. Ces visions sont fortement influencés par les sons de l’extérieur qui se transforment ou se fondent les uns dans les autres de façon fluide. À un moment donné, cependant, l’espace de la vision se remplit et semble se stabiliser dans ce qu’il est devenu. Les éléments à l’intérieur continuent d’effectuer leurs transformations hallucinantes, mais le décor demeure, et les changements qui y surviennent semblent venir de l’âme du visiteur se déplaçant vers d’autres paysages. C’est l’un des aspects les plus fascinants de l’expérience avec l’Ayahuasca et une bonne raison de considérer l’existence de ces réalités comme “autres”.

Bien sûr, les mondes manifestés peuvent, avec un état d’esprit et une connaissance appropriés, être dirigés par soi-même, ou, mieux encore, par le chamane ou le guide de cérémonie. Comme l’a expliqué l’anthropologue Luis Eduardo Luna, en chantant des icaros, des chants sacrés que les esprits de la jungle Amazonienne enseignent aux curanderos (guérisseurs), les chamanes peuvent ouvrir des portes sur des mondes dans lesquels ils choisissent d’amener leurs patients. On dit que ces chants sacrés invitent les esprits de diverses plantes et de divers animaux à assister à la séance. Le passage entre les mondes reste ouvert et protégé par le chamane qui peut y retourner en se concentrant sur les icaros. Si vous vous éloignez vers des pensées sombres pendant la cérémonie, vous pouvez utiliser les icaros comme vous le feriez avec une corde pour sortir d’un trou. Ressentir la nature persistante de ces mondes est une expérience tout à fait impressionnante.

Les kené (ou motifs) complexes sont fabriqués par les indigènes Shipibo-Conibo du Pérou.

Il faut également prendre en compte les entités que beaucoup prétendent avoir rencontrées sous l’effet du breuvage. Bien qu’une myriade d’apparitions intéressantes aient été associées aux expériences avec du LSD, les êtres et les esprits rencontrés au cours des expériences avec l’Ayahuasca ou des expériences avec la DMT sont souvent décrits comme intelligents. Impossible de le dire avec précision, mais ceux qui rapportent avoir interagi avec des entités pendant des expériences avec l’Ayahuasca décrivent souvent dans leurs récits des communications télépathiques, des langues qu’ils ne connaissent pas, des leçons sur des choses de la vie et de l’univers, ils déconstruisent leurs inhibitions, se libèrent et font la paix avec la souffrance. Tout ça grâce aux enseignements de ces entités.

Les archétypes universels

Si tout cela était aléatoire et idiosyncrasique, il serait logique de l’attribuer aux différences individuelles et de l’étiqueter comme manifestation de l'(in-)conscience. Cependant, et comme un aperçu de l’argument le plus fort dans cette discussion, il existe des similitudes archétypales extrêmement frappantes dans les visions des buveurs d’Ayahuasca issus pourtant de milieux très différents.

Dans sa recherche qualitative, le psychologue cognitif Benny Shannon rapporte des éléments qui se retrouvent dans les visions de presque la moitié des sujets qu’il a étudiés. Cela inclut les personnes qui prennent de l’Ayahuasca et issus milieux culturels, d’environnements et de contextes différents. Il décrit les éléments par ordre décroissant de fréquence : des êtres, des animaux, des palais, des êtres humains, des serpents, des civilisations anciennes, des oiseaux, des anges et des êtres divins, des félins, des forêts, des villes, des paysages et des fleurs.

Ces visions sont un cadeau remarquable de l’expérience psychédélique. Il n’y a rien de plus exaltant que d’être témoin d’univers complètement différents et d’interagir avec des entités intelligentes qui transmettent des messages d’une sérénité boulversante et d’une perspicacité pénétrante. Cependant, aucun mot ne suffit pour décrire à quel point tout cela peut être majestueux et réel. Alors, que ce texte vous laisse ébloui et intrigué ou encore solidement sceptique, souvenez-vous toujours que les mots ne rendent jamais justice à l’expérience. Cette vérité fondamentale prend un tout nouveau sens quand on découvre les visions merveilleuses de l’Ayahuasca.

À gauche : Anciens mortiers sculptés probablement utilisés pour le broyage des graines contenant de la DMT. Au milieu : Oeuvre d’Anderson Debernardi. À droite : Shaman Tukano dans les années 60. Photo par Gerardo Reichel-Dolmatoff.
Œuvres de l’artiste péruvien Pablo Amaringo.

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