Acid Farmers : Les Premiers Producteurs De LSD Qui Ont Fait Vibrer Le Monde Entier

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Timothy Leary a reçu sa première dose de LSD en 1961 du légendaire pot de mayonnaise du “capitaine” Al Hubbard, un mystérieux homme d’affaires, inventeur et présumé agent de la CIA. Le pot de mayonnaise de Hubbard contenait environ 5 000 doses d’acide diéthylamide lysergique dissous dans du sucre en poudre. En 1955, il avait acheté un gramme de LSD pur à ses inventeurs et seuls fournisseurs aux États-Unis, Sandoz Pharmaceuticals de Bâle en Suisse, qui le fournissait sous la marque Delysid dans le cadre de recherches scientifiques. En quelques années, l’acide a alimenté une contre-culture révolutionnaire, puis le président Nixon a qualifié Leary “d’homme le plus dangereux d’Amérique”.

L’histoire se souvient du LSD comme de la création d’un homme, Albert Hofmann, le chimiste de Sandoz qui l’a synthétisé pour la première fois en 1938 et qui a vécu en 1943 la première expérience avec du LSD du monde. Dans ses mémoires publiées en 1979, LSD : Mon enfant terrible, Hofmann a déclaré que “les recherches sur les alcaloïdes de l’ergot de seigle” qui ont mené à la découverte du LSD “étaient menées par moi-même”. Cependant, son travail de laboratoire n’était qu’une petite partie d’une opération de grande envergure à l’échelle de l’entreprise. La recherche sur l’ergot, le champignon toxique à partir duquel le LSD a été synthétisé, avait commencé bien des années avant que Hofmann ne rejoigne les rangs de l’entreprise. Au moment de sa première expérience avec le LSD, Sandoz s’était déjà lancé dans un programme expérimental de culture de l’ergot de seigle à grande échelle et, dans les années 1950, avait mis au point de nouvelles techniques et de nouvelles machines pour augmenter sa production jusqu’au niveau industriel, répondant ainsi à la demande mondiale croissante de LSD.

Le projet sur l’ergot était à l’origine l’idée du patron de Hofmann, Arthur Stoll, directeur de la recherche pharmaceutique chez Sandoz, qui en avait isolé les premiers alcaloïdes en 1921. Stoll avait été attiré par sa longue et fascinante histoire, connue depuis l’époque médiévale, à la fois comme poison mortel et comme médecine populaire.

L’ergot de seigle (Claviceps purpurea) est un champignon qui pousse sous la forme d’un parasite sur le seigle, recouvrant ses graines d’une croûte noire, aussi appelée sclérote. Le pain de seigle infecté a donné naissance à des épidémies de la maladie traditionnellement connue sous le nom de feu de Saint-Antoine et décrite plus tard par les médecins comme “ergotisme”. Sa gamme terrifiante de symptômes comprend des convulsions, des troubles psychotiques et une gangrène sèche qui peut faire perdre aux doigts ou aux orteils leur sensation et les faire pourrir. Ce dernier symptôme est une réponse à ses propriétés vasoconstrictrices, qui resserrent les artères et arrêtent le flux sanguin. Ce fut la base de l’utilisation de l’ergot dans les débuts de la médecine, en particulier en obstétrique : Il produit des contractions utérines et était utilisé pour accélérer l’accouchement ou déclencher des avortements. Cela lui a valut le nom commun en allemand de Mutterkorn (maïs de la mère).

Stoll a étudié l’histoire de l’ergot et a écrit un livre à ce sujet. En 1936, il chargea Albert Hofmann d’étudier sa chimie dans les laboratoires de Sandoz. Les alcaloïdes de l’indole qu’il contenait, y compris l’ergotamine vasoconstrictrice que Stoll avait isolée de nombreuses années auparavant, étaient tous à base d’acide lysergique : un composé instable que Hofmann était chargé de transformer sous des formes médicalement utiles.

À cette époque, l’ergot était une denrée rare et coûteuse. Les producteurs de seigle l’avaient généralement considéré comme un fléau qui ruinait leur récolte et avaient toujours fait de leur mieux pour en entraver la croissance. Dans la vallée de l’Emmental, au milieu de la Suisse, de petites quantités ont été produites à des fins agricoles et ont prospéré sous le climat relativement humide de cette région. Son utilisation dans les laboratoires de Sandoz a été étroitement contrôlée. Hofmann se souvient de Stoll lui reprochant d’avoir commandé aussi peu qu’un demi-gramme : “J’avais besoin d’adopter des procédures microchimiques si je voulais travailler avec ses substances coûteuses.” Lorsque Hofmann a synthétisé le LSD pour la première fois en 1938, une petite quantité a été consacrée à l’expérimentation animale, qui n’a démontré aucune propriété de vasoconstriction particulière, de sorte que les essais se sont concentrés sur le composé suivant.

Au moment de la célèbre expérience de Hofmann en 1943, la situation avait changé. Pendant la guerre, Sandoz avait commencé à systématiser la production d’acide lysergique avec de nouvelles techniques agricoles. “Ils ont cultivé 5 000 plants de seigle et sélectionné les cinq souches les plus prometteuses”, nous confie Beat Bächi de l’Université de Berne, qui étudie les archives sur Hofmann et Sandoz dans le cadre de son prochain ouvrage. “Ils ont cultivé et sélectionné les spores les plus productives du champignon de l’ergot de seigle et fourni leurs souches spécialement sélectionnées aux producteurs de seigle de l’Emmental. Sandoz a gardé un contrôle extrêmement rigoureux de l’opération,” selon Bächi. Bien avant l’ère moderne des brevets génétiques, les agriculteurs étaient obligés de signer des contrats leur interdisant d’utiliser le seigle et l’ergot de Sandoz à leurs propres fins, ou de conserver les semences et les spores.

Le programme de culture de l’ergot a été un succès. Les photos des archives de Sandoz montrent des champs expérimentaux de seigle divisés en deux moitiés, une moitié en croissance normale, l’autre noire avec des masses de sclérotes d’ergot. En 1947, le psychiatre Werner Stoll, fils d’Arthur Stoll, a mené une série d’expériences personnelles avec le LSD, au cours desquelles il a ressenti de l’euphorie et des hallucinations vives. Il l’a recommandé pour d’autres recherches cliniques en médecine psychiatrique.

Sandoz se préparait déjà pour une production à grande échelle. En collaboration avec les mécaniciens, Bucher Guyer, ils ont conçu un pistolet multi-aiguilles pour inoculer les têtes de seigle avec des spores d’ergot et un tracteur spécial pour les récolter. Le projet a été mené avec l’approbation du gouvernement conformément aux protocoles de confidentialité en temps de guerre. Les photos dans les archives de Sandoz montrent les cultivateurs d’ergot rassemblés sur le quai de la gare locale avec leurs gros sacs de grains recouverts de sclérotes prêts à être expédiés à Bâle et dans les laboratoires Sandoz.

Delysid, le nom commercial du LSD, n’était qu’un des produits Sandoz auxquels l’ergot était destiné. La Methergine, un médicament mis au point pour ralentir les saignements pendant l’accouchement, et l’Hydergine, un médicament destiné à améliorer la circulation sanguine et les fonctions cérébrales chez les personnes âgées, sont aussi devenues des réussites commerciales. Au fur et à mesure que les psychiatres et les pharmaciens de Sandoz expérimentaient le LSD, ils devinrent convaincus qu’il pouvait jouer un rôle important dans les recherches sur le cerveau et le traitement des maladies mentales.

“Ils ont été extrêmement enthousiasmés par son potentiel”, selon Magaly Tornay, qui a travaillé sur les archives de Sandoz et du LSD pour son livre Zugriffe auf das Ich (Concepts de Soi) publié en 2016. “À la fin des années 1950, ils prédisaient qu’avec le LSD, le cryptage de l’esprit serait brisé dans les cinq ans.”

Même avec la nouvelle production agricole, ils ont bataillé pour cultiver suffisamment d’ergot pour répondre à la demande. “Il y a des lettres demandant de l’acide lysergique en Italie, et des lettres demandant à d’autres compagnies pharmaceutiques comme Eli Lilly si elles n’avaient pas de stocks disponibles.”

Le Delysid est resté un produit chimique de recherche plutôt qu’un produit entièrement développé. Sandoz n’était pas certain des doses et des applications recommandées et a fourni gratuitement des échantillons aux psychiatres en échange de retour sur la façon dont le Delysid était utilisé. Au début des années 1960, cette stratégie de roue libre devenait de plus en plus difficile à maintenir. Aux États-Unis, les nouvelles règles de la Food and Drug Administration (FDA) signifiaient que les médicaments devaient être soumis à des essais rigoureux avant que les essais sur les humains ne soient autorisés, et leur utilisation prévue devait être spécifiée à l’avance. En même temps, l’intérêt croissant pour le LSD en tant qu’outil d’expansion de la conscience a sapé les tentatives visant à en faire un médicament pharmaceutique. Au cours des années 1950, le LSD avait été précieux pour Sandoz dans l’établissement de sa réputation mondiale, mais il est rapidement devenu un problème de relations publiques à mesure que les années 1960 avançaient. Sandoz ne désirait plus être aussi étroitement associés à une substance qui faisait maintenant la une des journaux pour toutes les mauvaises raisons.

Le coup de grâce est arrivé en janvier 1963 lorsque Tim Leary, l’esprit tout émerveillé par le pot de mayonnaise de Hubbard, a commandé 500g de Delysid à Sandoz, assez pour plusieurs millions de doses. Sandoz a contacté la FDA pour approbation, mais la licence n’a pas été accordée, et ils ont refusé de fournir la commande. Leur brevet sur le LSD a expiré la même année.

En 1965, Sandoz a officiellement arrêté la production et la distribution, déclarant que le LSD était devenu “dans certaines parties du monde” une “menace grave pour la santé publique”. Cependant, les cultivateurs d’ergot de l’Emmental avaient déjà semé de l’acide dans le monde entier. Au fur et à mesure que les stocks de Delysid s’épuisaient, de nouveaux producteurs prenaient le relais. Cette année-là, Augustus Owsley Stanley acheta sa première fournée de produits chimiques et commença à fabriquer chez lui du LSD pour Ken Kesey, les Merry Pranksters et les Grateful Dead. L’ère psychédélique était maintenant bien engagée.

 

 

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